• Promenade d'automne

    24/10/2019

     Les jours commencent à raccourcir et la nuit tombe de plus en plus tôt sur le petit détour que j'emprunte pour rentrer chez moi, par les ruelles. J'aime laisser mon regard se promener au-delà des petites cours et des arbres rougissants, sans toujours chercher à comprendre, je fais simplement défiler ces tableaux d'intérieurs montréalais au fil de ma marche. J'aperçois alors mes voisins, l'une buvant un verre de vin devant la télévision, l'autre assis face à son ordinateur, les sourcils froncés et les yeux rouges.

     Cette fois, c'est un couple de nouveaux arrivants qui m'interpelle. Diverses caisses et boîtes en carton encombrent encore leur salon mais cela ne semble pas les empêcher de profiter de leur soirée. Plusieurs bouteilles de bière, vides ou entamées, sont dispersées de ça et là, j'en remarque même une posée dans un pot de fleur. Il me semble aussi reconnaître les airs d'un album du groupe "The Clash", ils dansent, sautillent, rigolent et finalement se laissent glisser jusqu'au sol, les joues roses et le regard "houblonneux".  Je reprends mon chemin avant que la banalité ne vienne déranger ce moment hors du temps.

    24/10/2020

     Je m'arrête une nouvelle fois devant la petite cours fleurie croulant sous les feuilles mortes, m'attendant à retrouver mon couple favoris, mais je ne vois que la femme, que j'ai rebaptisée Julie. Elle est adossée contre le lit cage, ayant pris la place de la table-basse depuis quelques mois. Elle fixe son téléphone, ses longs cheveux tombant en rideau devant son visage, plusieurs mèches collent à ses joues mouillées de larmes et ses yeux sont rouges...

     Alors que j'essaie de distinguer l'écran de son portable, montrant plusieurs appels manqués, je vois celui-ci voler à travers la pièce pour aller s’exploser contre le mur. Julie s'est relevée d'un coup pour lâcher un cri qui traverse la vitre et vient me gifler les tympans, sa mâchoire semble vouloir se décrocher. Mais les pleurs du bambin suivent sans tarder, noyant ceux de sa mère. Elle se calme, prends son bébé dans ses bras et je me remets en route. C'est stupide, mais j'ai les larmes aux yeux.

    24/10/2021

     J'ai un peu peur en regardant par la fenêtre aujourd'hui, ma curiosité m'y pousse, pourtant je ne suis plus sûre  de vouloir savoir ce qu'il se passe au numéro 6556. L'homme, qui a hérité du nom de Valentin, est assis sur le canapé, muni d'un marteau. Il maintient une noix de coco sur la table d'une main, aux articulations blanchies par l'effort, et frappe de l'autre. Julie est assise sur les marches, un peu en arrière, elle tient sa fille sur ses genoux, l'aire inquiet. Je ne comprends pas tout de suite pourquoi, mais l'anxiété commence à me gagner également.

     Il assène chaque coup avec plus de haine, l'outil menaçant de partir en arrière à chaque levée et oscillant dangereusement de gauche à droite à chaque descente. Bientôt, le fruit est fendu en deux, puis en quatre, puis en une multitude de morceaux alors que le marteau s'abat sur la table. Le jus de la noix de coco s'échappe de partout, la chaire est parsemée de copeaux de bois, Valentin ralentit enfin la cadence pour s'immobiliser, le regard vide.

      Quand le marteau se défait enfin de la poigne de son père, en marquant un coup sur le plancher, la petite fille enfuit la tête dans la poitrine de sa mère et se met a sangloter. L'homme se retourne pour voir sa femme, ils restent ainsi de longues minutes, aucun bruit ne semble pouvoir perturber le silence mortel de leur échange. J'ai peur, moi aussi, de détourner le regard et de mettre en péril cette accalmie. Il faut que j'y aille.

    24/10/2022

     Un grand panneau "À vendre", affiché en plein milieu de la fenêtre, barre la route de mon regard. Assis dans leur petite cour, choppe de bière à la main, Julie et Valentin discutent à voix basse. Je m'apprête à repartir lorsque j'entends quelques éclats de rires, comme des ailes de papillon brisées, virevolter devant l'appartement désert.

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 7 Janvier à 21:42

    J'aime beaucoup le format que tu as utilisé pour cet article ! C'est un texte très sympa :)

    2
    Mardi 7 Janvier à 22:25

    Merci beaucoup ! Je l'ai écrit en cours d'écriture, la prof avait proposé le thème des scènes de ménage, qu'on voit bien le soir en automne, et je me suis dit que ce serait cool de suivre un seul couple au fil du temps plutôt que plusieurs familles différentes le long de la rue ^^

    3
    Mardi 7 Janvier à 22:42

    Tu as des cours d'écriture ? C'est stylé :o

    C'est un choix très intéressant pour le coup ^^

    4
    Mardi 7 Janvier à 22:56

    Plus maintenant mais j'avais pris une session en automne, c'était plutôt vraiment bien ui ! En plus la prof est une écrivaine dont j'adore les livres, je suis trop triste que ce soit fini T^T

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